lundi 24 avril 2017

Macron, sauveur ou illusionniste ?

Publié par le magazine Ma Yech, mai 2017

La présidentielle française a révélé l’éclatement du paysage politique française en quatre groupes politiques d’importance quasi-égale : un courant anti-mondialisation de gauche, incarné par Jean-Luc Mélenchon (qui sera probablement rejoint par l’aile gauche du PS), un courant anti-mondialisation de droite, représenté par Marine Le Pen, un mouvement pro-mondialisation de gauche, porté par Emmanuel Macron (et à travers lui, par toute l’aile sociale-libérale du PS), et enfin un courant pro-mondialisation de droite, emmené par François Fillon. 

Les deux courants anti-mondialisation ont en commun la contestation du libre-échange, ainsi que le refus des politiques de l’offre et d’austérité qui sont imposées en Europe depuis 2010. Ils s’opposent sur la réponse à opposer à la menace terroriste, sur la conception de l’identité et, de façon cruciale, sur l’ouverture aux flux migratoires. 

Les deux courants pro-mondialisation sont en faveur du libre-échange et partagent l’ambition de réformer le modèle économique français selon le modèle promu par les institutions européennes (libéralisation du marché du travail, maîtrise du coût du travail, réduction du poids de l’Etat en particulier). Ils s’opposent sur les thématiques sécuritaires, migratoires et identitaires, selon la même ligne de fracture que les deux courants anti-mondialisation. Ces deux cousins politiques, que les politologues Bruno Amable et Stefano Palombarini désignent sous le nom de « bloc bourgeois », ont émergé sur les cendres de l’ancien système bipartite droite/gauche, qui a éclaté sous la pression de la mondialisation et des politiques européennes à partir du début des années 80. La financiarisation de l’économie et la politique de l’offre qui se sont imposées dans l’ensemble des pays occidentaux ont conduit les blocs de droite et de gauche à donner une importance démesurée aux classes moyennes et supérieures, aux dépens des classes populaires. Progressivement, le vote des classes populaires a migré vers les deux courants anti-mondialisation tandis que les deux forces pro-mondialisation se partageaient celui des classes moyennes et supérieures. Le bloc bourgeois, qui représentait jusqu’aux élections de 2012 plus de 70% de l’électorat (en regroupant les voix du PS, de la droite et du centre), pouvait jusqu’à présent, grâce au système majoritaire, donner lieu à des alternances plus ou moins factices entre « droite » et « gauche » de gouvernement (qui ne se divisaient plus en réalité que sur certaines thématiques identitaires). Aujourd’hui réduit à moins de 50% de l’électorat, ce bloc est condamné à forger des alliances parlementaires pour gouverner.  En conséquence, l’alternance, si elle devait avoir lieu, ne se ferait plus désormais au sein du bloc bourgeois mais à l’extérieur.

Le rapprochement des deux courants pro-mondialisation s’est logiquement opéré dès le soir du premier tour, et devrait permettre à Emmanuel Macron de devenir le prochain président de la République puis de former une coalition majoritaire au parlement sur un agenda de réformes « structurelles » que les deux mouvements appellent de leurs vœux. Pour ces deux courants, ces réformes sont le préalable indispensable à une relance du moteur franco-allemand, devant aboutir à la création d’une gouvernance économique de la zone euro et en particulier d’un budget fédéral pouvant mener des politiques fiscales « contra-cycliques » à même de répondre à la crise de demande que connaît l’Europe depuis 2008.

Si ce scénario se confirmait, plusieurs obstacles de taille se dresseraient cependant sur la route d’Emmanuel Macron.

Les premiers sont liés à la difficulté de surmonter les fractures internes françaises. Le « bloc bourgeois », en particulier, est fracturé sur les questions identitaire et migratoire. Emmanuel Macron s’est déclaré favorable pendant la campagne à une politique ouverte sur le plan migratoire, en particulier en direction des réfugiés syriens. Il est beaucoup plus libéral sur le plan des mœurs que les mouvements qui constituent le socle de l’électorat de Fillon (Manif pour Tous, Sens Commun). Il n’a pas de programme charpenté face à la menace terroriste, à la différence de Fillon qui lui a consacré un ouvrage et qui en a fait un de ses thèmes de campagne. Il est partisan d’une laïcité « ouverte », compatible avec l’affichage de signes d’appartenance religieuse dans l’espace public, ce qui n’est pas le cas d’une bonne partie de la droite.  Ces thématiques jouent un rôle particulièrement important dans le contexte de la montée en puissance du fondamentalisme islamique. Le refus de Sens Commun, de Jean-Frédéric Poisson, de Christine Boutin de prendre position entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron à l’issue du premier tour donne un avant-goût des divisions internes du bloc bourgeois sur les questions identitaires. L’autre opposition à laquelle devra faire face Emmanuel Macron est celle provenant des courants anti-mondialisation de gauche et de droite. Ces deux mouvements ont dépassé tous les deux leurs records historiques de voix à cette présidentielle, représentant à eux deux plus de 45% de l’électorat (en incluant Nicolas Dupont—Aignan).  Il y a fort à parier, en particulier, que la « France Insoumise » de Mélenchon, galvanisée par son succès et privée de son porte-parole au second tour, se lèvera en bloc quand Emmanuel Macron tentera de faire passer par ordonnances des réformes de libéralisation du marché du travail au cours de l’été 2017.

Le second obstacle de taille concernera la réticence de l’opinion allemande à accepter sa part de responsabilité dans la crise européenne. Pour une large majorité de l’électorat allemand, l’Allemagne doit son succès actuel à ses réformes douloureuses menées à partir de 2003 et ses partenaires ne doivent leurs difficultés qu’à leur engagement insuffisant dans la voie de ces mêmes réformes. Pour cette frange majoritaire de l’opinion, aucun transfert budgétaire, aucune mutualisation des dettes publiques, aucun mécanisme crédible d’assurance des dépôts ne doit être accordé aux cigales de l’Europe : la politique d’ajustement est une voie à sens unique devant conduire les pays non compétitifs à converger unilatéralement vers le modèle allemand. Dans la campagne électorale qui l’oppose à Angela Merkel, Martin Schulz, le nouveau leader du parti social-démocrate allemand, a d’ailleurs cru bon de durcir son discours face à l’érosion de sa popularité et l’énorme capital confiance dont jouit sa concurrente : il vient d’enterrer le projet de mettre en place des mécanismes de solidarité au sein de la zone euro ainsi que celui d’une relance budgétaire en Allemagne. Or, une telle relance est tout à fait indispensable pour réduire l’excédent record de sa balance courante (8.5% du PIB, soit 270 milliards d’euros en 2016), provoquer une forte hausse des salaires en Allemagne et fournir de l’oxygène à ses partenaires. Plus la victoire d’Emmanuel Macron sera large face à Le Pen au second tour, plus le futur gouvernement allemand sera rassuré sur la stabilité politique de la zone euro face au risque populiste et réticent à lâcher du lest sur les deux mamelles de la politique économique européenne (austérité et compétitivité), enlisant la zone euro dans le chômage de masse et la dépression et alimentant la vague anti-establishment dans toute l’Europe.


Gageons que le triomphe probable d’Emmanuel Macron à la présidentielle sera accueilli par les marchés financiers et les capitales européennes avec un énorme soulagement. Mais ce qui sera sans nul doute présenté comme un salutaire « sursaut républicain » face à la « menace xénophobe » pourrait bien s’avérer une victoire à la Pyrrhus.  Le « bloc bourgeois » ne pourra éternellement se maintenir au pouvoir par la diabolisation de ses opposants politiques. Ni par des campagnes marketing visant à rendre le système qu’il gère depuis 30 ans moins détestable aux yeux de ceux, toujours plus nombreux, qu’il laisse sur le bord de la route.  

dimanche 2 avril 2017

Territoires contre métropoles : peut-on encore réparer la fracture ?

Publié par le magazine Ma Yesh, avril 2017

Un point commun entre la géographie des votes pour l’élection présidentielle américaine récente et pour le référendum britannique du 23 juin dernier a été la fracture observée entre les grandes métropoles bénéficiaires de la mondialisation, où s’est exprimé un vote largement favorable au statu quo, et les régions péri-urbaines paupérisées et désindustralisées sous l’effet de la mondialisation, qui ont majoritairement voté pour le renversement de ce statu quo.

Ainsi, dans le cas du référendum britannique, le vote Leave a été très majoritaire dans les anciens bastions industriels du Nord-Est de l’Angleterre tels que Lincolnshire, le Yorkshire (dont la capitale est Sheffield, ancien bastion de l'industrie textile et sidérurgique), le Staffordshire (dont la capitale Stoke est le berceau de l’industrie minière). Dans le cas de l’élection américaine, le basculement dans le camp républicain d’un grand nombre d’Etats de la « Rust Belt » (Indiana, Pennsylvanie, Ohio, Wisconsin, Michigan), ancien bastions de l’acier et du charbon américains, aura scellé la victoire électorale de Trump.

Ce clivage se traduit en réalité dans l’ensemble des pays occidentaux. Ainsi, le vote Marine Le Pen aux dernières élections européennes de 2014 a été le plus important dans le Nord de la France, un ancien bastion de l’industrie métallurgique, charbonnière et textile, aujourd’hui en déclin. L’annonce de la délocalisation prochaine de l’usine Whirlpool d’Amiens vers la Pologne, à peine trois ans après la fermeture de l’usine Goodyear, fournira à Marine Le Pen l’occasion d’engranger des points supplémentaires dans cette région sinistrée.

Le clivage a également une traduction au niveau européen. Le vote contestataire est aujourd’hui très fort dans certaines régions dites « périphériques » de la zone euro (Espagne, Italie, Grèce en particulier), celles précisément qui ont vu leur production industrielle décliner violemment depuis le lancement du marché unique européen puis de l’euro. Ce déclin industriel a pu être masqué jusqu’en 2008 par l’afflux de capitaux extérieurs venus y gonfler des bulles d’endettement immobilières ou public, mais la crise des « pays périphériques » a révélé un paysage de désolation quand l’euphorie a fait place à la panique chez leurs créanciers.

Dans tous ces cas, la mondialisation a provoqué les mêmes phénomènes de polarisation économique. Comme l’expliquent David Cayla et Coralie Delaume dans leur livre "La fin de l’Union Européenne", les régions bénéficiaires de ce processus de polarisation sont celles qui étaient initialement les mieux dotées en capital intellectuel et humain. C'est également celles qui ont opté pour les spécialisations les plus porteuses pour surfer sur la croissance du secteur financier (New York, Londres), du secteur high tech (Sillicon Valley) ou des pays émergents (Allemagne). D’autres anciens pays industriels menacés ou pu sauvegarder leurs emplois en pratiquant le parasitisme fiscal (Irlande, Luxembourg) aux dépens de leurs partenaires. Ces différentes régions ont attiré vers elles les investissements et les talents, en vertu du « multiplicateur local » décrit par le chercheur Enrico Moretti : toute création d’emploi dans un secteur exportateur à forte valeur ajoutée apporte en moyenne à la région concernée cinq emplois locaux (restaurants, hôtellerie, services, fournisseurs, consultants etc.).
A l’inverse, les régions qui ne disposaient pas de tels avantages comparatifs ou se sont vues confrontées à la concurrence des pays à faible coût de main d’œuvre, ont commencé par perdre leurs emplois industriels puis finalement l’ensemble de leur capital humain et de leur tissu productif. Ainsi, l’Italie, qui disposait d’une industrie pharmaceutique forte au début des années 80, à l’aube de la récente vague de mondialisation, a perdu l’essentiel de cette industrie quand le secteur s’est consolidé et concentré autour quelques pôles d’importance mondiale.

Tant que les perdants de ce processus semblaient inaptes à le renverser parles urnes, les élites politiques, économiques et médiatiques, incarnant les métropoles bien installées dans la mondialisation, ont pu le traiter par le mépris et le déni. La mondialisation, présentée alternativement comme une « chance » ou comme une « fatalité », s’est poursuivie, sous l’impulsion des gouvernements de centre gauche comme de centre droit. Acte unique, OMC, accords nord-américains de libre échange, lancement de l’euro, entrée de la Chine dans l’OMC, intégration des pays d’Europe de l’Est dans le marché unique européen, négociations des traités transatlantique et transpacifique, ratification de l’accord de libre-échange Union Européenne-Canada ont ponctué ce processus apparemment inexorable, malgré la montée de la désespérance dans les nouvelles friches industrielles et la progression des partis dits « populistes » dans les urnes.

Mais les solutions proposées par les partis de droite et de gauche modérées se sont révélées largement inadéquates pour contrer la paupérisation des régions périphériques. 
Les partis libéraux veulent abaisser les charges pesant sur le travail, favoriser la mobilité sociale et promouvoir la flexibilisation du marché du travail. Ces solutions, mises en place en Allemagne sous l’impulsion du chancelier Schroeder à partir de 2003, puis dans l’ensemble des pays européens durement touchés par la crise depuis 2008, se révèlent des impasses. D'une part, les emplois créés par les politiques de flexibilisation du marché du travail correspondent à des « mini-jobs » précaires et à faible valeur ajoutée, inaptes à sortir les travailleurs peu qualifiés de l’engrenage de la pauvreté. Le malaise des chauffeurs Uber en constitue aujourd’hui l’emblème. D'autre part, ces politiques n’ont pas permis de développer de nouvelles spécialités industrielles pérennes. Ainsi, l'Allemagne n'a fait à travers les "réformes Hartz" qu'accentuer son avantage comparatif déjà existant. Et si l'Espagne a pu, à travers la compression des coûts salariaux, enrayer la chute de sa production industrielle depuis 2012, ce processus s'est accompli largement aux dépens de ses voisins français et italien, qui n'ont pas adopté la même politique. Si la politique de déflation salariale espagnole était généralisée à la France et l'Italie, le marché intérieur européen s'effondrerait et l'économie européenne s'enfoncerait dans la déflation.  
Quant aux solutions redistributives portées par les partis socio-démocrates, elles enfoncent trop souvent les populations cibles dans l’assistanat. Le revenu universel porté par le représentant du PS aux élections présidentielles françaises constitue une forme de renoncement à extraire les catégories populaires du chômage de masse.

Face aux déserts industriels induits par la mondialisation, les politiques industrielles et territoriales, qui étaient la norme jusqu’au début du processus de mondialisation des années 80, sont en train de resurgir. Les stratégies d’aménagement du territoire, de réindustrialisation et de « patriotisme économique », qui étaient devenues des blasphèmes à l’ère de la mondialisation, reviennent à l’ordre du jour. Elles ne sont plus l’apanage des partis extrêmes et sont portés désormais par des voix aussi diverses que celle de Theresa May, de Trump avec son « Buy American, hire American » et de Montebourg avec son « Made in France ». Les traités de libre-échange sont vus avec la plus grande défiance par les opinions publiques tandis qu’une demande d’Etat stratège et protecteur se fait jour au sein des habitants des régions « périphériques ».

On dispose aujourd’hui d’un certain recul sur l’efficacité des politiques territoriales. La première politique d’aménagement territorial qui a fait ses preuves est le développement de services et d’infrastructures publics de qualité dans les territoires (bureaux de poste, hôpitaux, écoles disposant d’enseignants fortement rémunérés et valorisés, universités équipées de centres de recherche sur les technologies de pointe et dispensant des formations à très haute valeur ajoutée, réseaux de transport…). Ces politiques de développement territorial sont malheureusement menacées aujourd’hui par les cures d’austérité que s’imposent les pays occidentaux depuis 2010, suite aux plans de sauvetage du système financier à partir de 2008.

La seconde stratégie est le développement par l’Etat de spécialisations industrielles adaptées aux atouts des régions affaiblies par la mondialisation : production d’énergie verte, transport maritime et fluvial, agriculture écologique, tourisme etc. Ces politiques doivent s’accompagner de la mise en place temporaire de subventions publiques aux entreprises créatrices d’emploi local et de mesures de protections efficaces contre la compétition internationale. Une dévaluation monétaire semble indispensable au renouveau industriel de pays comme la Grèce, l'Italie, ou le Portugal. Une réévaluation du mark semble également indispensable au réveil de l'industrie française.

Malheureusement, ces politiques restent considérées comme « irréalistes » ou « dépassées » par les deux candidats modérés pouvant prétendre à la présidence de la République en mai 2017.

Or, comme nous prévient le géographe Christophe Guilluy, l'un des premiers à avoir analysé la dynamique de désaffiliation politique et culturelle des territoires affectés par la mondialisation: « si la France d’en haut ne fixe pas comme priorité le sauvetage des classes populaires, le système est condamné. »

jeudi 2 mars 2017

La face cachée de la croissance israélienne

Publié par le magazine Ma Yesh, mars 2017

La croissance du PIB israélien vient d’être révisée à la hausse à 4% pour l’année 2016, suite à une croissance record de plus de 6% pour le quatrième trimestre. Cette croissance record du quatrième trimestre a été tirée notamment par les exportations (+ 11%), par les ventes de voitures (+30%) ainsi que par la construction (+ 11%).

Le gouverneur de la Banque d’Israël Karnit Flug a récemment déclaré que l’économie israélienne, avec son taux de chômage à 4%, se trouvait très proche du plein emploi. Même au plus fort de la crise financière, le chômage israélien n’a jamais dépassé 8%, retombant sous les 7% dès 2010, alors même que le chômage en zone euro n’est plus passé sous les 10% de 2010 à 2016... En conséquence de ce dynamisme du marché de l’emploi, une hausse des salaires significative a pu être observée. Cette hausse ne concerne plus seulement le secteur du high tech, où l’on observe une véritable pénurie de talents, mais l’ensemble de la population active. Entre 2007 et 2014, les employés peu qualifiés ont même vu leur revenu augmenter davantage que les plus hauts salaires, plaçant Israël dans une position très enviable par rapport à la majorité des autres pays de l’OCDE, qui ont vu les revenus des salariés peu qualifiés baisser et les inégalités salariales se renforcer à partir de la crise financière de 2008. Dans le même temps, l’indice général des prix israélien baisse depuis plus de deux ans et les prix immobiliers commencent même également à s’infléchir sur la période la plus récente. Hausse des salaires, baisse des prix, la conclusion est sans appel : le pouvoir d’achat des israéliens augmente, de façon plus forte et plus uniforme que dans la plupart des autres pays développés.

On ne peut enlever au premier ministre Benyamin Netanyahu sa part dans ce succès.
Israël a connu depuis la crise économique de 2002 et l’arrivée de Netanyahu au poste de ministre des finances en 2003, une véritable révolution économique, consistant en une brutale remise en cause de l’Etat-Providence et une libéralisation progressive de l’économie. Cette transformation, qui allait se poursuivre sous les trois nouveaux mandats de Netanyahu en tant que premier ministre (de 2009 à aujourd’hui), a favorisé l’arrivée de nouveaux entrants sur le marché du travail (hommes ultra-orthodoxes, femmes israéliennes en général, et arabes israéliennes en particulier etc.), qui auparavant vivaient essentiellement de subventions, et porté le taux d’emploi des personnes âgées entre 35 et 54 ans de 70% à plus de 80%, un taux en phase avec la moyenne des pays développés. Parallèlement, le taux de chômage est passé de 11% à 4% et la dette publique de 95% à 62% du PIB sur la période.

Cependant, l’économiste israélien Dan Ben-David, spécialiste de ces questions, a récemment pointé les problèmes qualitatifs derrière cette amélioration quantitative du taux d’emploi. Israël est certes parvenu à intégrer une partie plus importante de sa main d’œuvre dans le marché du travail mais le niveau de qualification de ces nouveaux entrants est souvent insuffisant pour leur permettre d’améliorer significativement leur niveau de vie. En cette matière, le pays pâtit lourdement du manque d’investissement dans son capital humain. Certes, le taux d’israéliens en âge de travailler possédant un diplôme est parmi les plus élevés des pays de l’OCDE (31%). Mais le taux de dépenses éducatives par élèves était en 2010 de 30% inférieur à la moyenne de l’OCDE. La productivité de la main d’œuvre israélienne est de 40% inférieure à celle des Etats-Unis et de 25% inférieure à la moyenne de l’OCDE. Israël a le plus fort taux de travailleurs pauvres parmi les pays de l’OCDE mais ne dépense qu’un quart de la moyenne des pays de l’OCDE dans la formation professionnelle. Israël n’arrive qu’autour de la quarantième place mondiale du classement PISA (évaluant chaque pays sur la performance de son système éducatif) et a le plus fort taux d’”élèves faibles” parmi les nations développées.  

Le sous-investissement éducatif grève les perspectives d’augmentation de la productivité et du niveau de vie des classes populaires, d’autant plus que les subventions et services publics dont ils jouissaient ont subi des coupes sombres à partir de 2003. Certes, les inégalités de revenus avant transferts sociaux et impôts ont diminué depuis 2000, grâce notamment à la hausse du taux d’emploi. Mais les inégalités sur les revenus disponibles (après transferts sociaux et impôts) ont augmenté sur la même période (baissant cependant légèrement depuis 2010). Israël affichait ainsi en 2013 le deuxième niveau d’inégalités le plus élevé (après les Etats-Unis) sur les revenus après impôts et transferts au sein de l’OCDE. Ces observations montrent que les politiques d’inclusion sociale des populations auparavant « assistées » ont partiellement porté leurs fruits mais que, dans le même temps, le système de redistribution sociale destiné à soutenir les plus fragiles s’est affaissé. Au global, ces deux effets combinés n’ont pas permis aux plus bas revenus de rattraper les plus riches.

Aux inégalités de revenus, il faut ajouter l’explosion du coût du logement, qui affecte de façon beaucoup plus importante les classes populaires et moyennes que les catégories sociales supérieures. Ainsi peut être expliquée la « révolte des tentes » de 2011, qui, de façon inédite pour Israël, a réuni des centaines de milliers de manifestants de toutes catégories sociales et religieuses contre le coût de la vie et la détérioration des services de santé et d’éducation.

Fortes inégalités de revenus, casse de l’Etat-Providence depuis 2003 qui rend impossible leur correction et conduit à un sous-investissement chronique dans le capital humain, explosion du coût du logement, importante fracture du pays entre son « centre » et sa « périphérie » sont les cancers qui hypothèquent l’avenir des classes populaires.


La croissance économique tonique des dernières années, la baisse de la dette publique à un niveau très inférieur à la moyenne des pays de l’OCDE, les futures rentrées fiscales liées à l’export de gaz naturel, vont offrir au pays d’importantes marges de manœuvre budgétaires pour panser ses plaies. Mais, compte tenu du délabrement de la gauche et de la polarisation du débat politique autour des problématiques sécuritaires et identitaires, il n’est pas certain que ces marges de manœuvre soient exploitées.

vendredi 3 février 2017

2017, ou les dernières convulsions de l’ordre ancien

Publié par le  magazine Ma Yesh, février 2017

L’année 2016 aura connu deux bouleversements largement inattendus : le vote britannique du 23 juin en faveur du Brexit et l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis le 8 novembre.

Dans un cas comme dans l’autre, de nombreux analystes, après avoir échoué à prédire la possibilité même de ces événements, ont tenté d’en relativiser l’importance. Ces deux votes devaient rester des accidents sans conséquence. La Grande-Bretagne, après avoir cuvé sa colère, devait soit tout simplement renoncer au Brexit, soit négocier un arrangement avec l’Union Européenne très semblable au statu quo. Quant à Trump, il était attendu qu’une fois élu et investi, il rentre dans le rang et cesse ses déclarations fracassantes sur le commerce et les immigrés.

Mais rien ne s’est passé comme prévu. Dans une interview au journal allemand Bild, Trump a soutenu le vote britannique en faveur du Brexit, prévoyant (et souhaitant même implicitement) des sorties d’autres pays de l’Union Européenne dans les années qui viennent. Il a affirmé que l’UE n’était devenue qu’un « véhicule au service de l’Allemagne », condamnant en des termes peu diplomatiques l’erreur catastrophique de Merkel dans sa politique d’accueil des réfugiés. Il s’est également plaint de la politique commerciale de l’Allemagne (l’excédent commercial allemand envers les Etats-Unis s’est élevé à environ 60 milliards de dollars en 2016, environ 10% du déficit commercial total des Etats-Unis).

Le lendemain, Theresa May faisait connaître dans un long discours sa stratégie en ce qui concerne les négociations de sortie avec l’Union Européenne. La priorité pour elle sera la maîtrise des flux migratoires en provenance de l’UE, même si cela coûtera au Royaume-Uni l’accès au marché unique européen. Mais elle dit rester attachée au principe du libre-échange, la sortie de l’UE étant pour elle l’occasion d’intensifier les relations commerciales avec les partenaires non européens (Commonwealth, Etats-Unis notamment).

Le monde anglo-saxon s’engage donc, de façon cohérente et coordonnée, dans une sécession à l’égard de l’ordre international ancien, dont l’épicentre se situe désormais à Berlin.

Cet ordre peut être décrit par trois caractéristiques principales. Premièrement, une défense des droits considérés comme « universels » (libertés fondamentales, droits des minorités etc.), aux dépens de la souveraineté des Etats-nations. Deuxièmement, une intégration européenne sous le giron de l’UE et une alliance atlantique de l’UE et des Etats-Unis, notamment dirigée contre la menace russe aux portes de l’Europe. Troisièmement, une libéralisation extrêmement poussée des flux de marchandises, des capitaux et des personnes. Nous avons décrit dans un précédent article les désordres économiques et culturels provoqués par cet ordre international « libéral » (« libéral » étant pris dans un sens aussi bien économique que dans un sens anglo-saxon, c’est-à-dire politique et culturel) : polarisation des richesses au niveau social et territorial, amenuisement de la base fiscale des Etats face aux possibilités d’optimisation fiscale des multinationales, déclassement des employés peu qualifiés dans les pays riches, friches industrielles, malaise culturel dû aux flux migratoires etc.

Les élections américaine et britannique de 2016 peuvent s’interpréter comme la revanche des perdants de la mondialisation sur les élites qui en ont la charge depuis une trentaine d’années. Sous l’impulsion de Trump et de May, toutes les caractéristiques de l’ordre ancien sont appelées à voler en éclat. En ce qui concerne la défense des droits universels et l’alliance transatlantique, Trump a clairement affirmé que sa politique étrangère aurait à présent pour objectif principal de détruire l’islam radical. Il a fait part à de nombreuses reprises de son intention de s’allier à l’ensemble du « monde civilisé » - qui, dans son esprit, n’est pas synonyme du « monde libre » et inclut la Russie de Poutine- dans cet objectif. Il décrit l’OTAN comme un outil « obsolète » et coûteux pour les Etats-Unis. Les Européens ne pourront donc plus compter sur le bouclier américain face à l’ambition affichée par Poutine de reconstituer la sphère d’influence russe à l’Est de l’Europe. En ce qui concerne la libre circulation des personnes, un pilier de la construction européenne depuis l’avènement de l’Acte Unique en 1986, elle se trouve sous les tirs croisés de Trump, de May et des pays d’Europe de l’Est regroupés au sein du bloc « Visegrad 4 » (Hongrie, Pologne, Slovaquie, République Tchèque), pays dont les gouvernements conservateurs remettent également en question certains des « droits fondamentaux » inscrits dans la Constitution Européenne. Enfin, en ce qui concerne le commerce international, régi notamment par l’Organisation Mondiale du Commerce et, au sein de l’UE, par les directives de la Commission Européenne, il est attaqué par le nouveau couple à la tête du monde anglo-saxon. Par Trump, quand il menace (toujours dans la même interview) d’imposer des droits de douanes de 35% aux importations de BMW fabriquées au Mexique. Mais également par May, quand elle déclare qu’elle donnera la priorité au contrôle des flux migratoires sur toute autre considération dans les négociations avec l’UE. En effet, les « quatre libertés » (circulation des marchandises, des services, des capitaux et des personnes) étant indissociables au sein de l’UE, la conséquence de cette stratégie sera une restriction des échanges commerciaux entre le Royaume-Uni et le continent européen.

Nous voyons donc se dessiner de façon cohérente un coup d’arrêt au processus de mondialisation qui s’est déroulé depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Partout, même en dehors de l’Amérique de Trump, du Royaume-Uni de Theresa May et des pays du Visegrad 4, on assiste à l’ascension des partis prônant le protectionnisme, migratoire et commercial. Partout, on peut voir une remise en cause des valeurs cosmopolites et libérales par un nouveau courant conservateur, qui dépasse de loin l’extrême droite et les retraités, et gagne désormais les jeunes, certains courants de la droite classique (Manif pour Tous, Sens Commun) et de gauche (« génération Michéa », inspirée par la doctrine anti-libérale conservatrice de Jean-Claude Michéa). Partout, on voit se renforcer le fossé entre une « élite » profitant à plein de la mondialisation, habitant les grandes métropoles et votant pour les candidats défendant le statu quo, et les « classes populaires » se percevant comme « les perdantes de la mondialisation », vivant dans les zones « périphériques », et séduites par les partis « anti-establishment ».

Les offres politiques répondant à ce malaise des classes populaires face à la mondialisation prennent des expressions diverses selon les pays. Mais derrière les clivages de surface, se dessine une cohérence troublante. Même si elles diffèrent en ce qui concerne les questions de politique intérieure (traitement des inégalités, Etat-providence, attachement plus ou moins marqué aux libertés fondamentales et à l’Etat de droit etc.), toutes ces offres se posent en réalité contre le même ennemi extérieur : l’ordre international « libéral ». Toutes ces offres préconisent la restauration des Etats nations pour se protéger des désordres créés par la mondialisation. 

Qu’on ne s’y trompe pas, si le président chinois Xi Jinping a vanté récemment à Davos les mérites de la mondialisation, la Chine ne saurait se poser en défenseur de l’ordre international libéral, avec sa politique très « illibérale » en matière des droits de l’Homme, comme d’ailleurs en matière de protection vis-à-vis des importations et investissements étrangers (voir aussi mon précédent article sur les investissements chinois à l’étranger).


Le cœur de l’Europe se présente donc comme la dernière forteresse de l’ordre ancien, une forteresse assiégée de toutes parts : à l’Est par les tirs croisés de Russie, des pays de Visegrad 4 et de la Turquie, et désormais à l’Ouest, par le nouveau couple à la tête du monde anglo-saxon.

lundi 2 janvier 2017

La dégringolade de l’euro face au shekel : est-elle finie? comment y faire face?

Publié par le magazine Ma Yech, janvier 2017

Le 20 décembre dernier, pour la première fois depuis février 2002, l’euro est passé sous la barre des 4 shekels, perdant près de 20% de sa valeur en shekels depuis décembre 2014.
Plusieurs évolutions de fond expliquent cette dynamique.

La première concerne la panne de l’économie européenne par rapport aux autres grands pays développés. La zone euro est la lanterne rouge de la croissance mondiale depuis la crise de 2008, crise dont elle n’a toujours pas tourné la page. Son taux de chômage est toujours de plus de deux points supérieur à son niveau d’avant crise. Son PIB réel par tête est toujours à un niveau inférieur à celui de 2008. Dans le même temps, le Royaume-Uni, le Japon et les Etats-Unis ont tous vu leur taux de chômage repasser sous son niveau de 2008 et leur revenu réel par tête s’élever entre 2008 et 2015, à un rythme cependant très inférieur au taux de croissance d’avant crise.

Nous avons eu l’occasion précédemment d’expliquer les origines de cette panne de la zone euro. Il faut les rechercher dans les défauts de construction de la monnaie unique, ainsi que dans la mauvaise gouvernance économique de la zone euro depuis le début de la crise souveraine et bancaire en 2010. Face à des politiques économiques récessionnistes et déflationnistes menées par les gouvernements de la zone euro depuis 2010, Mario Draghi, le gouverneur de la BCE a entrepris à partir de la fin 2014 un programme ambitieux d’assouplissement monétaire : le bilan de la BCE est passé en deux ans de 20% du PIB de la zone euro à 35% aujourd’hui, tandis que son taux directeur est descendu à 0.25% et le taux de dépôt à -0.4%. Dans le même temps, au vu de la santé retrouvée de l’économie américaine, la Fed a laissé depuis la fin 2014 son bilan inchangé à 25% du PIB et a augmenté à deux reprises ses taux dans les douze derniers mois, affichant son intention de poursuivre cette normalisation au cours de l’année 2017. Ces trajectoires inverses de politique monétaire ont eu pour effet de dévaluer l’euro de 20% par rapport au dollar depuis l’été 2014.

La seconde raison de la dévaluation de l’euro par rapport au shekel tient à la santé de l’économie israélienne depuis 2007. Le PIB réel par tête israélien a augmenté de 13% depuis le début de la crise, l’un des plus forts taux de croissance au sein des pays de l’OCDE. Le taux de chômage israélien s’affiche à 5.2%, quatre points de moins qu’en 2008. Malgré la vigueur de l’économie israélienne et la faiblesse du taux de chômage, l’inflation est négative depuis deux ans. Cette déflation ne trouve pas son origine, comme en zone euro, dans la faiblesse de la demande, mais essentiellement dans la politique du gouvernement visant à introduire plus de compétition dans des secteurs auparavant peu ouverts à la concurrence, comme ceux des télécoms et de la distribution. C’est donc plutôt une bonne nouvelle pour un pays qui a connu en 2011 une révolte sociale de grande ampleur contre la cherté du coût de la vie. Cette déflation guidée par l’offre ne constitue donc pas une menace pour l’économie israélienne, comme c’est le cas en zone euro et au Japon, où déflation et manque de demande sont des phénomènes corrélés qui s’auto-entretiennent. En Israël, c’est bien la demande des ménages, stimulée par la hausse des salaires et la baisse des prix, qui tire la croissance ces deux dernières années.

La santé intrinsèque de l’économie israélienne, combinée aux découvertes des champs de Tamar et de Leviathan, qui vont faire d’Israël un grand pays exportateur de gaz, expliquent pourquoi le shekel s’est maintenu par rapport au dollar, alors que le dollar s’appréciait par rapport à la plupart des devises depuis la politique de resserrement monétaire de la Fed. La Banque d’Israël poursuit même une politique de taux très bas ainsi qu’une stratégie d’intervention active sur les marchés de change dans le but de contenir l’appréciation du shekel, qui endommage la compétitivité des exportateurs israéliens, en particulier dans le secteur des high techs. On estime les réserves de change d’Israël à près de 100 milliards de dollars, les achats de devises depuis 2008 s’élevant à plus de 60 milliards de dollars. Ce sont des chiffres très importants rapportés à la taille de l’économie israélienne (autour de 300 milliards de dollars de PIB).

Jusqu’où peut aller la baisse de l’euro face au shekel ? Cela dépendra l’évolution du contexte européen à moyen et long terme.
Il y a lieu d’être plutôt pessimiste sur le moyen terme pour plusieurs raisons. D’une part, la baisse de l’euro aide davantage les économies bénéficiant d’une forte industrie comme l’Allemagne que les économies de services comme la France ou l’Espagne. Or, ce sont ces dernières qui souffrent aujourd’hui le plus de la stagnation économique et du chômage de masse. D’autre part, la baisse de l’euro n’aide en rien à corriger les écarts de compétitivité internes à la zone euro, entre l’Allemagne et ses voisins. Or, la majorité des échanges des pays de la zone euro se déroulant à l’intérieur de l’espace monétaire, ces écarts de compétitivité sont cruciaux. En outre, il n’y quasiment aucun espoir de voir s’infléchir les politiques européennes actuelles avant les élections fédérales allemandes, qui devraient se tenir en octobre 2017. Merkel aurait trop à perdre électoralement à proposer un changement de cap dans la gouvernance économique de la zone euro avant ces élections qui verront la probable poussée du mouvement anti-euro et anti-immigration AfD. Enfin, la hausse des taux d’intérêt à long terme importée des Etats-Unis risque de peser sur la croissance européenne, dans un contexte de croissance et d’inflation toujours très basses. Pour toutes ces raisons, l’économie européenne devrait continuer à souffrir et la politique monétaire de la BCE à rester ultra-accommodante en 2017. Enfin, l’incertitude liée aux résultats des élections aux Pays-Bas (mars 2017), en France (mai 2017) et en Allemagne devrait également peser à la baisse sur le cours de l’euro, en particulier si un parti anti-establishment venait à l’emporter ou à empêcher la formation d’une coalition pro statu quo majoritaire dans l’un de ces pays.
 A plus long terme, on peut émettre des réserves sur la viabilité politique de la zone euro. En effet, les concessions minimales auxquelles doit consentir l’Allemagne pour faire fonctionner cette zone et contenir la progression des partis anti-système dans les autres pays (mutualisation des dettes souveraines et bancaires, assouplissement des règles budgétaires, inflation salariale en Allemagne, plan de relance en Allemagne et dans le reste de la zone…) semblent nettement supérieures à ce à quoi est prête aujourd’hui l’opinion publique allemande.

Dans ce contexte, les résidents israéliens détenteurs de patrimoine et bénéficiaires de revenus libellés en euros se doivent d’adopter des politiques de couverture particulièrement prudentes. Si la tendance de baisse de l’euro face au shekel se poursuit (ce qui, au vu des éléments précédents, nous semble un scénario plausible voire probable), il devient très dangereux d’attendre une hypothétique « remontée de l’euro » pour convertir son épargne et ses revenus européens en shekels. Il faut parfois avoir la sagesse d’accepter une perte modeste pour se préserver d’une perte beaucoup plus importante à venir…



samedi 3 décembre 2016

Les conséquences économiques de M. Trump

Publié par le magazine Ma Yech, décembre 2016

Donald Trump a créé la surprise en devenant le 45ème président élu des Etats-Unis. Si sa campagne s’est centrée avant tout sur les thématiques identitaires, sécuritaires et culturelles, Trump a su exploiter le sentiment de déclassement éprouvé par une partie des classes moyennes américaines, dont le revenu n’a pas augmenté en termes réels depuis une quarantaine d’années, alors même que celui des 1% plus riches s’est fortement élevé. Il a également surfé sur le double ressentiment identitaire et social des ouvriers blancs habitant les anciennes terres industrielles particulièrement touchées par les délocalisations vers les pays à bas coût. Le basculement dans le camp républicain d’un grand nombre d’Etats de la « Rust Belt » (Indiana, Pennsylvanie, Ohio, Wisconsin, Michigan), ancien bastions de l’acier et du charbon américains, aura scellé la victoire électorale de Trump.

Le logiciel économique de Donald Trump est tout à fait inédit, combinant des éléments traditionnels de l’offre républicaine, comme les baisses d’impôt et la dérégulation, et des thèmes traditionnellement portés par la gauche voire l’extrême gauche, comme les dépenses d’infrastructures et la critique du libre-échange.

Commençons par le programme de baisses d’impôt. Celui-ci consiste en un projet de réduction des taux marginaux d’imposition sur les ménages et les entreprises, de suppression de certains impôts et de création de nouvelles déductions fiscales. Selon le Tax Policy Center, ce programme ambitieux se traduira par une baisse de 9 500 milliards des rentrées fiscales sur la décennie (avant prise en compte des effets macroéconomiques du plan), 47% de ce montant allant aux 1% les plus aisés. Des déductions fiscales seront offertes aux acteurs privés participant au financement d’infrastructures, dont l’impact sur le budget devrait s’élever à plus de 130 milliards de dollars sur la décennie qui vient (l’investissement prévu en infrastructures est compris entre 500 et  1000 milliards, les besoins estimés étant de 3600 milliards de dollars). Le fait que ce plan d’infrastructures soit financé par le secteur privé plutôt que par l’argent public (comme le voulait Clinton) aura des impacts très importants : seuls les projets satisfaisant certains critères de rentabilité financière verront le jour, aux dépens d’autres projets ne rapportant pas de revenus. Les régions les plus riches et peu peuplées seront favorisées aux dépens des régions les moins densément peuplées et les plus pauvres. Ce plan donnera lieu à des effets d’aubaine : certains projets donnant droit à des déductions fiscales prendront la place d’autres projets qui auraient été financés en l’absence de ce plan.  Enfin, il n’y aura aucune garantie que le plan permettra le financement de projets qui n’auraient pas été financés autrement. Par conséquent, l’impact de ce plan en termes de création d’emplois nouveaux est incertain.

Le rapport de force, au sein du parti républicain, entre « faucons budgétaires », attachés à la maîtrise de la dette publique, et keynésiens, plus sensibles au problème des emplois et de la croissance, déterminera si ces baisses d’impôt seront financées par des coupes budgétaires ou par l’augmentation de la dette publique. Si les « gardiens du temple budgétaire» (dont Paul Ryan, le speaker républicain à la Chambre des Représentants, est l’emblème) prennent le dessus, Trump sera probablement contraint de financer les baisses d’impôt sur les hauts revenus par des coupes sur des postes de dépenses sociales sensibles comme Medicare et les retraites. Dans ce cas, l’impact des baisses d’impôt sur la croissance sera modeste voire négatif et cette politique aggravera en outre les fractures sociales et régionales ouvertes par la politique très inégalitaire des trois dernières décennies.

Si, au contraire, les faucons budgétaires du parti républicain sont mis en minorité, le programme de baisses d’impôt de Trump deviendrait un programme de relance fiscale par les baisses d’impôt, en tout point semblable à celui initié par Ronald Reagan dans les années 80. L’impact sur la croissance sera alors positif, quoique surtout favorable aux plus hauts revenus. Dans le contexte de quasi-plein emploi aux Etats-Unis, ce programme de relance se traduira en outre par un regain d’inflation et une hausse des taux de la Fed, qui viendra limiter ses effets favorables sur la croissance. Le marché obligataire a d’ailleurs incorporé ce scénario immédiatement après la victoire de Trump avec une augmentation des taux à 10 ans de 0.5% ainsi qu’une augmentation significative du taux d’inflation anticipé aux Etats-Unis.

A ce programme de baisse d’impôts, Trump ajoute un autre thème traditionnel du parti républicain : la lutte contre les réglementations de tous ordres qui « entravent la création d’emplois et l’investissement ». Trump veut en particulier revenir sur les régulations concernant le climat (Clean Energy Act, accord de Paris), avec pour ambition de renforcer le rôle déjà croissant des Etats-Unis dans la production d’énergies fossiles (gaz, pétrole et charbon), un thème qui a particulièrement séduit les régions ayant profité du récent boom du pétrole et du gaz de schiste (Ohio, Texas, Louisiane, Wyoming, Idaho, et Virginie Occidentale). Trump affirme également vouloir abroger au moins partiellement la réforme d’assurance maladie mise en œuvre par Obama (Obamacare), qui a permis à près de 10 millions d’Américains de contracter pour la première fois une assurance maladie. Les nominations d’ex banquiers à certains postes clé laissent enfin présager un retour en arrière sur les régulations financières de l’ère Obama destinées à prévenir les excès de la sphère financière (Dodd-Frank Act en particulier). La hausse du marché boursier américain post-élections a ainsi été portée par le secteur des small caps (souffrant le plus des régulations), par le secteur énergétique et par le secteur bancaire, qui enregistrait une hausse de 10% une semaine après l’élection de Trump.

Un autre thème de campagne, qui a mis Trump en porte à faux avec les cadres de son parti mais en résonance avec les préoccupations des cols bleus de la Rust Belt, a été celui du libre-échange. Trump, dans sa campagne, a en effet désigné les accords de libre-échange avec le Mexique et les « pratiques commerciales déloyales » chinoises comme les principaux responsables de la perte d’emplois industriels américains. Il a promis de renégocier les accords commerciaux dans un sens favorable à l’emploi aux Etats-Unis. Il a également pris l’engagement de lutter contre l’immigration mexicaine, présentée comme une menace pour les travailleurs américains. Cette orientation est potentiellement très coûteuse pour la croissance. Certes, les nouveaux accords de libre-échange tels que le Traité Transatlantique ou le Traité Transpacifique, qui étaient en cours de négociation avant l’élection de Trump (et qui seront maintenant enterrés) auraient eu des répercussions économiques probablement plus modestes que ne le prétendent leurs promoteurs. Cependant, renier les accords existants de façon brutale et unilatérale comme le souhaite Trump pourrait mener à un renchérissement du coût des importations, à des mesures de rétorsion commerciales, à une vague de mesures protectionnistes dans tous les pays, mais aussi à des tensions diplomatiques et même à une escalade militaire en particulier avec la Chine... D’ailleurs, la hausse du dollar et la baisse du peso mexicain qui ont accompagné l’élection de Trump constituent d’ores et déjà un handicap pour les exportations américaines et un soutien pour les importations en provenance des autres pays.


Pour l’instant, les marchés boursiers ont décidé, après un bref épisode de panique durant la nuit électorale, d’ignorer un certain nombre de risques concernant la présidence Trump (guerres commerciales, coupes drastiques de dépenses publiques sensibles, blocages institutionnels et politiques, scandales entourant la personnalité et le style de leadership de Trump, crise des relations transatlantiques…) et de se focaliser sur les facteurs positifs pour la croissance des bénéfices des entreprises à court terme (plan d’infrastructures, baisses d’impôts, dérégulations…). L’avenir dira s’ils ont eu raison. En ce qui concerne les classes moyennes, la prédiction est plus aisée : elles devront attendre quatre ou huit ans de plus avant d’espérer voir leur condition entamer un rattrapage avec celle des plus hauts aisés…

dimanche 13 novembre 2016

Qui seront les gagnants et les perdants du pétrole bas ?

Publié dans le magazine Ma Yech, novembre 2016

Le 28 septembre dernier, l’OPEP a annoncé qu’elle allait réduire sa production de pétrole de 700 000 barils par jour en 2016. Cette annonce correspond à la première décision de baisse de production du cartel depuis la crise financière de 2008, où le prix du baril était descendu à moins de 40 dollars.
Cette nouvelle a pris le marché par surprise, propulsant le prix du baril vers les 50 dollars.
Pour comprendre l’origine et la portée des événements actuels, il faut remonter plusieurs années en arrière. Le développement du pétrole de schiste aux Etats-Unis à partir de la fin de la décennie 2000 a profondément bouleversé le paysage énergétique mondial, hissant les Etats-Unis au rang de premier producteur mondial en 2014. Pour contrer ce développement, l’Arabie Saoudite avait décidé fin 2014 d’augmenter fortement sa production, contre la volonté des autres membres de l’OPEP, et contre ses propres intérêts financiers (nous y reviendrons plus bas). Ce changement de politique, conduit dans un contexte de faible croissance mondiale, a provoqué un excès d’offre de pétrole qui a fait passer les prix du pétrole d’un prix d’équilibre voisin de 100 dollars en 2011 à moins de 30 dollars au début de l’année 2016.

Cette politique s’est avérée plus coûteuse pour les membres de l’OPEP que pour l’industrie du pétrole de schiste américain. En effet, si les investissements en pétrole de schiste se sont bien provisoirement arrêtés du fait de l’effondrement des prix du pétrole en 2015, la baisse a également forcé les acteurs de cette industrie à innover et à rationaliser leurs coûts. Ainsi, les forages de pétrole sont repartis aux Etats-Unis dès juin 2016, après la stabilisation des prix du pétrole au-delà du seuil critique de 40 dollars le baril. L’industrie du pétrole de schiste américain bénéficie en outre de deux avantages déterminants : un temps de développement inférieur à un an (contre cinq ans dans le reste de l’industrie pétrolière) et une période d’amortissement des coûts fixes inférieure à 18 mois (contre dix ans généralement). Ces caractéristiques très particulières font que, non seulement l’industrie du pétrole de schiste américain n’a pas été irréversiblement détruite, comme l’espérait le royaume saoudien, mais sa flexibilité et ses coûts maîtrisés assurent que le prix du pétrole ne pourra plus dépasser durablement les 60 dollars, au moins tant que les contraintes écologiques et géologiques le permettront…

Or, le coût du pétrole bas est très élevé pour les  pays producteurs de pétrole dont l’économie est moins développée et moins diversifiée que celle des Etats-Unis, tels que l’Arabie Saoudite et la Russie. Dans certains cas, comme ceux du Venezuela et de l’Azerbaïdjan, la baisse des prix du pétrole a débouché sur une crise économique et sociale majeure. Ces différents pays doivent aujourd’hui mener des plans d’austérité drastiques pour équilibrer leur budget. Ils doivent également s’efforcer de diversifier leur économie, face à un reflux des prix du pétrole qui s’annonce structurel. Le défi sera immense pour l’Arabie Saoudite, qui n’a pu acheter la paix sociale qu’à grand renforts de pétrodollars face aux révoltes nées du printemps arabe. Devant l’ampleur de son déficit public (dépassant les 10% de son PIB), l’érosion rapide de ses réserves de change, et une crise bancaire naissante, le Royaume wahhabite, qui vient de conduire avec succès la première levée de dette publique de son histoire, a donc décidé qu’il était temps d’agir pour faire remonter les cours du baril.

Pour l’instant, les pays de l’OPEP n’ont manifesté qu’une intention de réduire leur production. Ce n’est qu’après la réunion de l’OPEP du 30 novembre à Vienne, que nous saurons si cette intention sera suivie d’effet et comment seront répartis les efforts entre pays de l’OPEP (la Russie pourrait également y être impliquée). Or, de nombreux obstacles restent présents, le premier étant la volonté de l’Iran d’augmenter significativement sa production au cours des prochaines années, suite à une longue période d’embargo. Mais un autre problème de taille se présente : le cartel pourrait avoir du mal à établir un consensus sur les chiffres de production actuels des Etats membres. A titre d’exemple, le ministre de l’énergie irakien s’est plaint après l’annonce du 28 septembre que les estimations officielles de la production pétrolière irakienne étaient sous-évaluées et que l’Irak, qui ne s’est plus vu imposer de quotas depuis la fin de la première guerre du Golfe en 1991, n’accepterait pas des estimations inférieures aux siennes. Une autre inconnue concernera la politique à l’égard des nouveaux entrants dans le cartel (Angola, Equateur, Indonésie et Gabon), qui n’ont jamais connu de quotas, mais aussi à l’égard du Nigeria et de la Libye, dont la production a été récemment affectée par des actes de sabotage et une situation de guerre civile.  

Il faut enfin rappeler que le non-respect des quotas individuels de production par les pays membres a toujours été un défi constant pour le cartel, jusqu’à ce qu’il annule ces quotas en 2008. En effet, le système de quotas repose sur un équilibre coopératif fragile. Il peut être dans l’intérêt d’un pays isolé de produire plus que son quota pour maximiser son propre revenu (tout en bénéficiant de la hausse des prix provoquée par la baisse de production dans les autres pays du cartel). Si trop de pays s’engagent dans cette politique non coopérative, alors l’effet de l’annonce du 28 septembre pourrait se trouver considérablement amoindri et les prix du pétrole retomber brutalement vers les 40 dollars dès que le marché se sera rendu compte de la supercherie.

La dernière inconnue du marché pétrolier concerne la demande. L’Agence Internationale de l’Energie vient de revoir la demande mondiale de pétrole à la baisse compte tenu du contexte de faible croissance, aussi bien dans les pays développés que dans les pays émergents. Par ailleurs, la baisse rapide des coûts de production de l’énergie solaire et éolienne ainsi que du coût de stockage de l’électricité pourrait conduire dans la prochaine décennie à une substitution du pétrole par les batteries électriques dans le domaine du transport.


L’avenir n’augure donc rien de bon pour les pétromonarchies et la Russie, dont le poids géopolitique pourrait se retrouver considérablement réduit dans la décennie qui vient, à mesure que les impacts du pétrole bas se manifesteront sur leurs économies.